En faisant de la chaux leur matériau de construction princeps, les
Romains ont inventé l'architecture moderne. Or, très curieusement,
de nos jours la chaux, dans l'esprit du public, n'est associée qu'à
une architecture ancienne, certes, mais à caractère rural et approximatif;
on fait plus volontiers de la chaux un matériau réservé aux enduits
rustiques ou à usage de liant archaïque équivalent à l'argile, somme
toute un élément du pittoresque vernaculaire en oubliant que le Panthéon
de Rome ou les cathédrales gothiques ne doivent qu'à la chaux la possibilité
de leurs exploits. Et c'est bien là, du reste, la démonstration de
l'universalité de ce matériau hors du commun, que l'époque moderne
a élaboré et transformé en ciments de compositions diverses, capable
de répondre aux besoins multiples de l'architecture, depuis sa fonction
de "colle" et de répartiteur de pressions entre les pierres jusqu'au
liant constituant les bétons et les enduits d'étanchéité, sans oublier
les enduits peints et les stucs.
Jean-Pierre Adam C.N.R.S. Institut de Recherche sur
l'Architecture Antique.
En règle générale, la chaux ou le gypse ont constitué la base de
fabrication des mortiers et enduits antiques.
VIème Millénaire av. J.C. : L'utilisation d'un liant, provenant de
la cuisson d'une roche, est attestée sur le site de Çatal Höyük en
Turquie, au sud-est de Konya, occupé dès l'époque néolithique Des
fouilles ont mis à jour des enduits de plâtre conservés sur des parois.
Vème Millénaire av. J.C. : En Mésopotamie, les premiers témoignages
d'ouvrages réalisés avec de la chaux ont été découverts. Les fouilles
de la ville d'Uruk (l'actuelle Warka), cité de Gilgamesh, ont permis
de dévoiler des édifices à caractère religieux (comme le "Temple blanc")
construits en brique crue et recouverts d'un lait de chaux accompagnant
un revêtement de mosaïques.
IIIème Millénaire av. J.C. : L'Amérique précolombienne a maîtrisé
la fabrication de la chaux et son utilisation dans les mortiers, employés
comme liants à bâtir. La matière première était obtenue en calcinant
les coquillages. Les mortiers précolombiens sont constitués de chaux
et de sable. Parfois, ils comportaient du gravillon. Le mortier de
la vallée de Mexico, très dur, a été considéré comme un "ciment".
L'Egypte ancienne, à peu près à la même époque, utilisait de médiocres
mortiers de plâtre pour combler les vides des maçonneries cyclopéennes
(tombes et pyramides à degrés, régions de Saqqarah et Abydos). La
chaux, sous la forme de "blanc de chaux", était utilisée de son côté
comme pigment.
1900-1600 av. J.C. : En Crète, la civilisation minoenne, influencée
par l'art oriental, a laissé des fresques et des stucs à base de chaux
(Palais de Cnossos). Ces modèles ont été par la suite repris et adaptés
par la civilisation mycénienne.
700 av. J.C. : La Grèce archaïque a eu recours à la technique des
stucs sur les premiers temples en tuf, à Delphes et sur l'Hécatompédon
de l'Acropole d'Athènes. Avant de recevoir une application décorative,
ces stucs ont servi à dissimuler les imperfections des maçonneries
et à protéger les surfaces de matériaux fragiles (tufs, calcaires
coquillés,...).
400 - 300 av. J.C. : Leur emploi sur les matériaux considérés comme
pauvres (parois en argile, murs en moellon) s'est étendu aux ouvrages
domestiques. Des enduits de stuc de quelques millimètres d'épaisseur
ont été retrouvés dans des maisons d'Olynthe. Composés de chaux ou
de plâtre et de poussière de marbre, ils étaient appliqués directement
sur les murs d 'argile, ou plus fréquemment sur un support constitué
par une couche de mortier de chaux, comme à Priène, à Delos et à Thera
320 av. J.C. : La Grèce hellénistique a largement diffusé l'emploi
du plâtre aussi bien pour les enduits des murs ordinaires que pour
la fabrication d'éléments décoratifs intérieurs (moulures et corniches,...),
jusqu'alors réservé à l'architecture civile et funéraire. Les enduits
peints et les enduits à brossage se sont généralisés et se sont caractérisés
par la richesse des couleurs et la multiplication des motifs. Toutefois,
des mortiers de chaux ont été attestés dans la construction de palais
des rois hellénistes d'Asie Mineure, comme ce fut le cas à Pergame
(ancienne ville de Turquie). L'Egypte hellénistique a suivi les méthodes
de construction grecques. Des mortiers à base de chaux, des sables
associés quelquefois à de la brique pilée ont été utilisés.
Le mortier de chaux a été employé en Grèce comme liant à bâtir à
Delos. Mais les constructeurs grecs ont préféré réserver leurs liants
aux enduits et revêtements. Un soin extrême était apporté au traitement
des installations hydrauliques. Citernes, bassins, zones portuaires,
bases de murs ont été enduits avec un mélange étanche de chaux, de
sable, de pouzzolane (terre de Santori-Thera) ou de pierre ponce (bassin
de l'Asclépieion à Gortys, citerne d'Epidaure, murs extérieurs à Delos).